Profil gériatrique…

Avez-vous remarqué qu’à chaque fois que des mecs creusent un trou dans le sol pour des travaux quelconques, il y a un vieux monsieur qui regarde ?
Non ?
Alors regardez mieux, ça ne rate jamais. Bon, certes, il faut tomber sur l’instant T, mais je tombe tellement souvent sur l’instant T (je pense qu’ils se relayent) que j’en suis arrivé à l’équation un trou = un vieux. Le papy s’intéresse aux trous dans le sol, c’est un sujet qui le fascine. La dernière fois que j’ai vu un grand-père observer l’avancée d’un fabuleux trou sur le trottoir, j’ai d’abord refoulé l’idée d’organiser des files d’attente payantes parce que j’ai pas le temps, et puis je me suis posé une question : est-ce que, quand je serai vieux, je m’arrêterai systématiquement à la vue d’un bonhomme orange qui répare des tuyaux de canalisation ?
Difficile à dire. Est-ce que quelqu’un sait à 30 ans comment il sera à 75 ?
Sans penser aux symptômes physiques et pas rigolos de la vieillesse, il m’arrive de me projeter, et de m’octroyer toutes ces petites choses que j’ai observées chez les personnes âgées. Je me sens l’envie aujourd’hui de partager une petite synthèse.

Quand je serai vieux, je trouverai que c’est rare les enfants polis et bien élevés. Quand je verrai un gamin dire « au revoir » j’alerterai les parents de leur bon boulot, ça leur fera plaisir. Pour les autres j’aurai des remarques à faire, mais je les dirai tout en nuances, je suggérerai, je sous-entendrai, je glisserai du demi-marmonnement ponctué de « oooooh ben », de « oulah dis voir » et de sourires gênés à l’attention des parents laxistes. Plutôt que d’attaquer direct sur la façon dont les mômes seront élevés, je me contenterai de dire « il est sage hein » quand ils dormiront dans leur poussette, ça implique qu’ils le sont pas tellement quand ils dorment pas.
Concernant les progrès matériels liés au confort de bébé et des parents, je trouverai ça futile, parce que de mon temps on s’en sortait très bien sans. « Tu sais mon fils, nous à l’époque on avait pas ça donc tu peux t’en passer ». CQFD.

Quand je serai vieux, j’aurai peur des chiens des jeunes. Quand je parlerai aux maîtres, je marquerai un léger écart de la tête (imperceptible) tout en m’intéressant pour me sentir rassuré. Je dirai que j’avais un chien avant, qu’il était gentil mon chien. Je penserai « plus gentil que le tien jeune voyou ». À chaque station de tram je me demanderai s’il va enfin descendre avant que je me fasse attaquer, parce que quand même, il aura beau me dire qu’il est gentil hein, eh ben… quand même.

En même temps, dans l’ensemble je me sentirai pas rassuré. Quand je serai vieux, je me sentirai plus fragile, plus agressable. C’est bien connu que les jeunes agressent les vieux, ils auront aucun respect pour nous dans 45 ans les jeunes, ils seront pas polis avec nous comme on l’était avec nos vieux à nous, et même qu’on a inventé le terme « personnes âgées » pour tout arranger.

Quand je serai vieux je porterai des bob et des casquettes. Pas pour le style mais pour avoir chaud aux oreilles. Je m’en foutrai j’en emprunterai aux jeunes, y aura des trucs marqués dessus, des noms de groupes ou de bière ou de drogues que je ne connaitrai pas, mais je les porterai avec nonchalance, parce que faut pas déconner, le temps d’aller chercher trois courgettes ça convient bien.

Quand je serai vieux il fera plus froid qu’avant. Pas à cause de la vieillesse, non, la météo, objectivement, ce sera plus ce que c’était. D’ailleurs je chercherai la chaleur dans les files d’attente des caisses de supermarchés, en me collant aux gens devant moi. Ça les fera râler mais je regarderai ailleurs et je ferai comme si j’entendais pas.
J’aurai la goutte au nez en hiver, et je mettrai trois plombes à l’essuyer, la laissant pendouiller entre mes deux narines, telle la goutte au bout du robinet de la cuisine qu’on fixe des heures durant en attendant qu’elle se détache et en se disant toutes les 5 secondes « ça va être maintenant », non, alors « ça va être maintenant », non, « cette fois c’est maintenant »…
Je marcherai en zigzagant et ça bloquera la route à ceux qui vont plus vite que moi. Un coup à gauche, un coup à droite, un coup à gauche… oh génial, un trou dans le sol…

Quand je serai vieux, j’aurai arrêté l’ouverture d’esprit depuis quelques décennies. Je trouverai que mes idées sur la vie sont les bonnes depuis le jour où j’ai tout compris, je penserai que tous ces jeunes qui cherchent encore sont des nazes, la vérité, le bonheur, la sagesse, moi, je saurai mieux qu’eux, mais je les trouverai quand même mignons, les autres, à s’agiter dans tous les sens à la recherche de nouvelles idées supposées faire évoluer l’espèce humaine. Je les regarderai d’un air un peu condescendant, je ferai semblant de les écouter, et je hausserai les sourcils à la vue de leur folie de jeunes. Et je me dirai qu’ils font bien comme ils veulent, pour ce que ça me concerne, oh ben moi oulala.

De toute façon ça ne servira à rien de lutter, les jeunes n’écoutent pas les vieux. Quand je serai vieux, j’aurai lâché l’affaire, secrètement frustré quand même qu’ils ne me prennent QUE pour un vieux.
J’aurai tenté de leur expliquer mille fois, mais ils n’arriveront pas à comprendre que je ne suis pas né vieux, qu’avant moi aussi j’étais jeune bordel de merde !
Réveillez-vous les jeunes, avant j’étais vous !!! Eh, j’ai pas toujours trembloté, d’ailleurs toi, le petit brun qui fais le malin, je suis sûr qu’à ton âge je t’aurais cassé la gueule fastoche, alors arrête de me faire tes petits sourires polis, nom d’une pipe, avant j’étais jeune moi aussi, et ma meuf elle était plus belle que la tienne !!! D’ailleurs elle m’aurait kiffé, ta petite copine. Comment ça « kiffer » c’est ringard ?

De quoi ils parleront, les gamins, quand je serai vieux ? De séries télé, de cinéma, de musique ? Pas étonnant. Ça les mènera à rien.
Le vrai sujet qui nous fait avancer, c’est le temps qu’il fait. Je pourrais en parler des heures sur le chemin de la boulangerie (le pain c’est plus ce que c’était) avec madame euh… Pierret? Perreau? Oh ben je sais plus, mais en tout cas une dame bien sympathique, et qui en a connu des difficultés, notamment avec son mari.

Le foot ? Rendez-vous compte, j’aurai connu Platini, Maradona, Zidane, Cantona, Ronaldo, Messi et l’OM de Papin, Waddle, Boli…
Le basket ? J’aurai connu Barkley, Mutombo, O’Neal, Bryant, et surtout Michael Jordan et les Chicago Bulls et les commentaires de George Eddy.
La télé ? Moi j’aurai eu le Club Dorothée bande de nazes.
Quand je serai vieux, j’aurai connu la grande époque. Nulle part ailleurs et les chroniques d’Antoine de Caunes et de Bonaldi, la popularisation de la carte à puce pour les cabines téléphoniques, l’invention du téléphone portable, du CD, l’apparition de Tetris, Michael Jackson, le prince de Bel-Air et La cité de la peur. Sans oublier Joël Robuchon.

Ça fera peut-être de moi un papy réac, mais quand je me sentirai largué j’aurai toujours ces arguments. La grande époque. Et quand d’avoir connu tout ça fera de moi un vieux con, j’aurai une pensée émue pour les plus tout jeunes d’aujourd’hui, qu’on chambre sur Saturnin et Bonne nuit les petits.